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Parler, c’est créer le monde. Chaque
prise de parole est le résultat d’un ajustement entre ces deux
mouvements contradictoires d’éloignement et de rapprochement : occuper
sa place et s’en déloger.
La langue est un système symbolique,
dont chaque élément ne prend sa valeur que dans l’écart avec ce qu’il
désigne et dans l’opposition avec au moins un autre élément. On entend
combien la notion de conflit est inhérente à toute idée de langage, et
comment c’est seulement et paradoxalement à l’intérieur même du système
que le conflit peut à la fois se développer et se résoudre.
L’orthophoniste reçoit souvent des
personnes qui présentent un trouble formel au niveau du maniement du
système de langue, des personnes chez qui le conflit s’exprime donc non
par la langue mais en dehors d’elle, par des écarts à la norme, des
entorses au code. D’autres sont en souffrance non pas tant par rapport
au code, qu’ils peuvent respecter parfaitement, mais pour s’approprier
la faculté de langage – c’est-à-dire pour prendre la parole – parfois à
un point de jonction entre le corporel et le psychique (les troubles de
la voix, de la déglutition par exemple), parfois plus globalement au
niveau de l’inscription dans la fonction symbolique elle-même.
C’est-à-dire que les patients des orthophonistes viennent toujours plus
ou moins les consulter à cause d’un conflit avec le langage lui-même.
L’orthophoniste a
le privilège, parfois terriblement laborieux, parfois merveilleusement
vertigineux, d’accompagner un sujet dans l’élaboration de sa
conciliation avec le langage. L’objectif de la prise en charge
orthophonique pourrait se résumer ainsi : aboutir à un équilibre plus
satisfaisant entre la demande singulière du sujet, sa parole propre, et
l’appropriation de règles sociales, la langue commune. Construire une
conciliation souple et riche, permettant un maniement symbolique de la
langue. Les personnes en difficulté de langage ne perçoivent souvent que
la perte, le renoncement qu’il y a dans ce parcours, sans la visée qui
seule justifie et permet ce passage : la création. Le rôle de
l’orthophoniste est d’introduire du jeu, au sens de dénouer un nœud trop
serré. C’est-à-dire d’accompagner, de susciter, de faciliter, de
stimuler le développement de la fonction symbolique, parce que c’est
cela le propre de l’homme : la créativité, l’art, la culture, le jeu.
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